Newsletter n°25 - juillet 2022

Voyage en littérature

« L’intimité d’un peuple, c’est sa littérature. » 

A. Maalouf

Lors de la formation au départ des envoyés – qui se déroule en juillet au Défap – la bibliothèque propose une autre porte d’entrée dans ses fonds : la littérature. Celle-ci – lieu d’expression de l’intériorité et de l’altérité – offre un espace de rencontre avec soi et les autres. Polymorphes dans les genres, polyphoniques dans les narrations, les littératures sont des voix qui interrogent, décloisonnent et nous mettent en relation.  Entrer dans la vie et la culture des autres par la littérature — comme un voyage — et habiter le monde comme un chez soi.

Il aura fallu trois ans à Mahmoud Traoré pour rallier l’Espagne depuis le Sénégal. Il aura fallu trente heures d’entretien en wolof pour obtenir ce récit traduit au plus près – au plus vrai – par Bruno le Dantec. Ce témoignage retrace le parcours d’un jeune homme qui a décidé de « faire l’aventure » et se retrouve sur les chemins du migrant irrégulier. Sans jugement ni pathos excessif, M. Traoré décrit la vie sur les routes et dans les ghettos, l’organisation et l’économie souterraines de la clandestinité. Il dévoile un quotidien fait d’attente, de violence, de dépossessions, mais aussi de solidarité et de courage. A travers ce récit, ce sont aussi les contradictions des politiques migratoires qui sont pointées obligeant ainsi le lecteur à faire évoluer son regard sur cette humanité clandestine : souvent sans-papiers mais jamais sans identité.

« Au Sénégal autant qu’ici, il ne faut jamais perdre la fierté d’être toi-même, d’appartenir à ta culture, à la terre qui t’a vu naître, si tu ne veux pas perdre en même temps la joie de vivre et le sens de l’hospitalité. »

Partir et raconter = Dem ak xabaar : une odyssée clandestine/ Traoré, Mahmoud ; Le Dantec, Bruno, trad. - Fécamp : Lignes, 2017. - 316 p . Cote : 120.255 TRA

Poète et écrivain britannique, JJ Bola publie ce premier roman en anglais – No place to call home – en 2017. A travers le parcours d’une famille congolaise réfugiée en Angleterre, JJ Bola questionne les thèmes de l’exil et de l’appartenance. Il puise dans sa propre histoire — il a fui avec ses parents la RDC quand il avait six ans — pour raconter la vie quotidienne de ses personnages à Londres : le besoin de s’intégrer du petit Jean et de sa sœur Marie ; les inquiétudes et les sacrifices de Papa et Mami, leurs parents. Mais le Congo est toujours là, à la maison et à l’Église. Il se vit, se parle : un chez-soi emporté. « Nous cherchons tous la même chose : un endroit où se sentir chez soi », nous dit l’auteur. Mais qu’est-ce qu’un chez-soi ? JJ Bola nous livre sa réponse :

« Chez soi c’est l’endroit où se trouve votre cœur, l’endroit où vous posez la tête. »

Nulle part où poser sa tête/ Bola, JJ ; Bargel, Antoine, traducteur.- Paris : Mercure de France, 2021. - 320 p. Cote : 120.29 (675) BOL
Et ma langue se mit à danser/ Anam, Ysiaka. - Ciboure : la Cheminante, DL 2017. - 116 p . Cote: 120.29 ANA

« Peut-être n’y a-t-il rien de plus affolant que de voir disparaître sa langue. C’est perdre un chez soi. »

Ce premier roman d’Ysiaka Anam  est une plongée dans les pensées de Z., jeune femme arrivée en France à l’âge de cinq ans. La narratrice  évoque l’histoire familiale remplie de douleurs et de silence, se questionne :  comment oublier la petite fille de là-bas pour devenir une femme forte d’ici ? Comment se construire quand on se sent toujours en marge des autres ? Originaire d’Afrique de l’Ouest, Ysiaka Anam interroge les conséquences de la migration sur la langue et la construction de l’identité. L’écriture de l’auteure est à l’image de l’identité morcelée de son personnage : phrases courtes qui se bousculent et successions de pensées.

S‘inscrivant dans la tradition orale des griots, ce texte nous conte la dynastie des empereurs Kana. Premier roman de l’auteur congolais  J. Ngoy Nsenga, ce récit court et vivant questionne le poids de l’hérédité et des traditions familiales. Peut-on tracer un autre chemin que celui légué par nos pères ?

 

"Ne l'écrivez surtout pas..."/ Ngoy Nsenga, Joseph. - Kinshasa : Éditions Nzoi, 2017. - 66 p. Cote : 120.29 (975) NGO

Publié en 1961, ce roman, de l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane,  décrit avec poésie la question de l’identité au lendemain des indépendances africaines. Samba Diallo est déchiré entre tradition et modernité, entre islam et culture occidentale, entre foi et raison. A partir du moment où il « s’occidentalise », il est comme corrompu : il perd ses repères, son identité, sa foi. Devenu un autre, étranger à lui-même, il ne voit aucun retour au bonheur possible. Le texte est grave, le roman est triste. Pourtant, les mots en demi-teinte réconcilient l’ombre et la lumière.

« Ici on dirait que je vis moins pleinement qu’au pays des Diallobé. Je ne sens plus rien, directement… Il se peut, après tout, que, plus que mon pays, ce que je regrette, ce soit mon enfance. »

L'aventure ambigüe/ Kane, Cheikh Hamidou. - Paris : 10-18, 1998. 191 p. Cote : 120.29 KAN

De Cité Perdue

Recueil de poèmes écrit à quatre mains par Lyonel Trouillot, poète et romancier haïtien, et Marie-Bénédicte Loze, ancienne envoyée du Défap en Haïti. Une prose poétique très courte pour un hymne au respect, à l’amour et au partage.

Je veux croire encore à la beauté des commencements.
La main qui donne ne soupèse pas le don.
Je veux croire à la paume ouverte,
Au banc et à la gourde pour la pause et la soif.

Cité perdue/ Loze, M.-B. ; Trouillot, L. -Port-au-Prince : Atelier du jeudi soir, 2017. 38 p. Cote : 120.28 LOZ

…à Pays bloqué

A travers huit nouvelles, les auteurs —dont L. Trouillot et M.-B. Loze — livrent un témoignage sur la situation politique et sociale en Haïti. Peyi lòk, « Pays bloqué » en créole haïtien, propose des textes forts et bouleversants qui permettent au lecteur d’approcher une réalité mise sous silence.

Nouvelles du peyi lòk : témoignages littéraires sur la crise politique en Haïti/ Béralus, Mélissa, et al. - Selles-sur-Cher : Atlantiques déchaînés, 2021. - 115 p. Cote : 120.29 (7294) BER

Itinéraire d’une œuvre dans les rayonnages de la bibliothèque

1ère édition. 1925
1ère édition. 1925

Chaka n’est pas le premier roman de Thomas Mofolo. Et pourtant c’est celui qui a trouvé place dans le patrimoine littéraire mondial. Publié en langue sotho en 1925, l’édition originale vient de rejoindre la bibliothèque avec le fonds d’archives Ellenberger déposé récemment. (cote : 63648 B63)

Traduit en anglais et allemand dans les années suivantes, c’est seulement en 1940 que les éditions Gallimard publient une traduction française de ce roman. Ce récit bref et puissant, mêlant fiction et faits historiques, raconte la vie de Chaka, grand guerrier mais aussi tyran sanguinaire, qui rallia de nombreuses tribus pour donner naissance au peuple zoulou. Le traducteur V. Ellenberger, missionnaire de la SMEP à l’initiative de la publication, fait insérer une note dans laquelle il établit une comparaison implicite entre le conquérant assoiffé de pouvoir et… Hitler. L’ouvrage sera retiré de la vente. (cote : 8459)

Dans une édition plus récente (cote : 120.29 MOF), J.M.G. Le Clézio préface :

« Il y a dans l’étrange aventure de Chaka, quelque chose de perdurable, une force d’éternité, comme dans tous les grands poèmes épiques. Mais il y a aussi le poids du réel, la vie, la beauté de la vie ».

Intemporel, Chaka ?

En 2018, le roman est adapté en bande dessinée, scénarisée par Jean François Chanson et illustrée par l’Ivoirien Koffi Roger N’guessan. (Cote : 120.21 (68) CHA)

Thomas Mofolo (1875-1948) est un écrivain sotho, élève puis instituteur de la SMEP. Il devient ensuite imprimeur et journaliste. Frédéric Christol, missionnaire de la SMEP, dessine son portrait. Celui-ci est visible dans les collections de la bibliothèque et sur le site internet dans les galeries de photos.

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