Un blanc mort se laisse pousser la barbe et se perd dans le cœur aveuglant de l’Afrique. Au fil des enracinements et des errances, des arrêts et des départs, il devient notre père malgré lui, notre pater muzungu par inadvertance. C’est l’histoire d’une nation – non d’un royaume ni d’un peuple – et elle commence donc naturellement par un blanc.
Cet homme blanc, c’est David Livingstone – médecin, missionnaire protestant et explorateur britannique – à la recherche des sources du Nil. Cette voix qui enracine le récit, c’est celle des moustiques.
Œuvre magistrale dans laquelle les destins de trois familles s’entrelacent sur un siècle, Mustiks débute en 1903 au bord du fleuve Zambèze, à The Old Drift – titre du roman en anglais -, village de colons dans la Rhodésie du Nord. Le récit est narré à travers la voix de Percy M. Clarke – librement et largement inspiré de son autobiographie – parce qu’il est « l’aïeul par qui tout commença ». Dans ce premier chapitre, l’histoire missionnaire n’est jamais bien loin :
Les Italiens d’ici suivaient généralement la voie de la piété. Les missionnaires vaudois – les Coïsson, les Jalla – construisaient des églises et des écoles avant de retourner en Italie, chargés d’enfants et de richesses. Ils ne s’indigénisaient jamais, comme nous disons. Ce type de relations étaient mal vu.
Le roman, changeant de voix narrative, se construit ensuite en 3 parties (les grands-mères, les mères et les enfants), elles-mêmes divisées en 3 chapitres centrés chacun sur un personnage – essentiellement féminin. La construction ternaire rappelle celle de l’Odyssée et la voix chorale des moustiques, qui clôture chaque chapitre, celle du chœur grec antique.
Notre biologie devrait vous servir de leçon. Si vous vous cramponnez, vous courez à l’échec. Si vous vous éternisez, vous croupissez. Et quand les plus jeunes deviennent grands, ils doivent quitter l’étang, de crainte d’y être engloutis.
Mais la fantaisie créatrice de Namwali Serpell semble sans limite puisqu’elle nous emmène jusque dans une Zambie contemporaine mais science-fictive pour terminer son récit là où tout a commencé : dans les eaux du Zambèze.
Mêlant les genres littéraires, enchevêtrant l’histoire de ses personnages atypiques à l’histoire de la nation, l’auteure compose une œuvre romanesque très documentée et foisonnante de détails, sociologique et historique, drôle parfois mordante.
Toutefois, Mustiks est comme le fleuve Zambèze : pour traverser cette fresque exubérante et tumultueuse, le lecteur entreprend un voyage mouvementé. Il doit accepter de se laisser porter par l’imagination de l’auteure. Cependant, entrainé par le flot narratif, il peut parfois dériver. Certains s’y sont même noyés.
Le Zambèze est très étroit et très profond sur des centaines de kilomètres et c’est donc l’endroit [The old drift] le plus pratique pour traverser en se laissant porter, d’où le terme de drift.



