Vingt ans se sont écoulés entre le premier roman de Nathacha Appanah Les rochers de Poudre d’Or – racontant l’exil et l’histoire des engagés indiens dans les plantations de canne à sucre de l’île Maurice – et ce récit sur ses grands-parents, descendants de coolies. Temps nécessaire pour passer de la fiction à la narration du réel, pour laquelle les silences de l’histoire ne nécessitent pas d’être remplis.
Il y a des absences, de grands pans d’histoire tombés dans le vide et je reste des jours au bord de ces gouffres, je n’arrive pas à les contourner, je voudrais fouiller les abîmes avec mes yeux me salir les mains à force de les plonger dans cette matière retrouver le goût de ce qui est perdu mais elles sont à jamais, ces absences.
Écrire sur des êtres chers, sans fausseté et avec pudeur, l’autrice le réalise avec beaucoup de tendresse, même si elle se livre au premier chapitre sur la difficulté de trouver la forme et les mots. Savoir reculer – il lui a fallu commencer par le récit parcellaire de ses aïeux – comme pour s’élancer dans la narration, pour mieux raconter son enfance entre le monde ancien et révolu de ses grands-parents et celui progressiste de ses parents instruits. Évocations de plusieurs cultures, langues et traditions, de paroles dites mais aussi, en creux, d’histoires tues ou oubliées : il y a comme une nécessité de fixer à l’écrit cette mémoire délavée par l’oralité et le temps passé.
Cet événement a été recouvert de cette manière feutrée qu’ont certaines familles de recouvrir quelque chose dont elles ont honte. Elles n’en parlent jamais ouvertement, elles disent : je ne sais pas, j’ai oublié, personne ne m’a rien dit, chut, les gens n’aiment pas raconter ces choses-là. Le temps, lui, passe comme un rouleau compresseur et ceux qui savent meurent avec la vérité.

Particularité de la collection « traits et portraits », le texte est accompagné de plusieurs illustrations – photos issues des archives familiales, mais aussi gravures, carte – qui viennent « habiter les livres comme une autre voix en écho ». Ces images enrichissent le texte, le complètent, apportent un relief aux mots. Associées au récit, elles s’éclairent autrement et deviennent un espace – non de silence – mais de rupture narrative pour raconter dans un autre langage.



