La bibliothèque du Défap est un lieu qui respire la vie : des collections qui s’accroissent, des espaces qui se transforment aussi ; des chercheurs qui passent, des groupes accueillis ; des témoignages de vie missionnaire et des rencontres d’aujourd’hui. Les archives et les documents circulent : du prêt en interne à la mise en lumière par des projets de valorisation ou de communication vers d’autres pays. Une bibliothèque qui n’évolue pas est une bibliothèque qui se meurt. Ces évolutions sont le plus souvent impulsées par la responsable du service. À l’occasion du départ à la retraite de Claire-Lise Lombard, feuilletons ensemble trois décennies d’histoire de ce lieu mouvant.
Comme un trésor qu’on cache…
Automne 98. À peine un ordinateur. Pas d’internet. La bibliothèque accueille des chercheurs – thésards et enseignants -, de France et de l’étranger, en histoire, anthropologie, langues et littératures d’Afrique et d’Océanie, des théologiens aussi. Accessible depuis les années 60 sous les houlettes successives d’Étienne Krüger (1895-1983), Jeanne-Marie Léonard (1923-2019), Marie-Christine Held-Griffon et Hélène Prince, elle est restée jusque-là un lieu confidentiel qui nécessite de s’aventurer au bout d’un couloir sombre. Elle est en même temps un pôle documentaire dynamique, au service des paroisses, où sont confectionnés dossiers pays et thématiques.



…à un lieu ouvert au monde
Un concours d’architecte, un déménagement et une restructuration des collections plus tard, elle devient en 2002 un espace lumineux, visible dès le hall d’accueil. Il était grand temps d’ouvrir sur le large ce patrimoine protestant, témoignage de deux siècles d’une histoire missionnaire assumée (plus ou moins !). Au programme de l’inauguration en mai 2002, une belle brochette de conférenciers : Alexandra Loumpet-Galitzine, Faranirina Rajaonah, Alain Ricard et François Bogliolo, des universitaires – historiens, anthropologues et linguistes – de France, du Cameroun et de Madagascar. Une table-ronde finale sur le thème « Protestants en mission aujourd’hui » réunit, dans une chapelle pleine à craquer, des théologiens d’horizons divers : Kai Funkschmidt (Église évangélique d’Allemagne et Conseil des Églises de Grande-Bretagne), Alphonse Quenum (Université catholique d’Afrique de l’Ouest, Abidjan) et Jean-François Zorn (IPT, Montpellier).
Lire aussi le n° 44 de Perspectives missionnaires paru en 2002 et qui reprend plusieurs conférences




Un classement ne signifie pas des archives closes
En 2005, sur les conseils d’Henri Zuber – conservateur général du patrimoine – une demande de classement du fonds de la SMEP comme « archives historiques » est introduite auprès des Archives de France ; la mesure de classement intervient quelques mois plus tard, confirmée par le ministère de la Culture. Au cours des années, les chercheurs deviennent parfois donateurs et les descendants de missionnaires enrichissent les fonds déjà existants par des dons : les correspondances de Jean Beigbeder (1894-1965) à son père données en 2000 dans une boite à biscuits LU, les archives Ellenberger remises en 2016 dans une malle familiale, ou encore un petit fonds de Jean Dautheville-Guibal (1898-1980) donné en 2023.
Lire aussi « Journée internationale des archives » pour découvrir le travail de conservation et valorisation des archives au Défap.

À l’ère du numérique et de la valorisation sur internet
Certains chantiers se sont imposés d’eux-mêmes : l’informatisation du catalogue et sa mise en ligne en 2013, la création d’un site internet (qui a depuis connu deux migrations !). D’autres chantiers ont émergé au détour d’une rencontre.

C’est le cas de la numérisation des archives iconographiques avec Émilie Gangnat, étudiante à l’École du Louvre, « tombée du ciel » chez nous en 2006, d’abord comme stagiaire volontaire pour réaliser l’inventaire des archives iconographiques de la SMEP. Ce dernier met en évidence l’intérêt majeur de ces fonds pour l’histoire du protestantisme français et des missions chrétiennes, mais aussi l’histoire coloniale de la France et celle des populations au sein desquelles la Mission de Paris a œuvré. Conscient de sa responsabilité vis-à-vis de la médiation de ces fonds, le Défap décide de les faire numériser et de les mettre en ligne afin de les rendre largement accessibles et de permettre à chacun de se les approprier et de les documenter. Le projet « Images en mission » est né.
Bibliothèque numérique « en mission »
Grâce au soutien financier du ministère de la Culture et de différents donateurs privés, près de 14 000 photographies, 28 films et une centaine de cartes de géographie sont numérisés entre 2007 et 2009 et progressivement mis en ligne via le site Internet de la bibliothèque du Défap. En 2010, les archives photographiques numérisées de la SMEP intègrent aussi le portail « Collections » du Ministère de la Culture et le site de l’Université de Californie du Sud « Internet Mission Photography Archive » qui regroupe différents fonds comme ceux, entre autres, de la Mission de Bâle, de l’Université d’Edinburgh ou de la Mission de Stavanger.
Depuis 2024, ces documents sont aussi disponibles sur la bibliothèque numérique « DAN », plateforme créée par l’Institut protestant de théologie. Lire la Newsletter n° 29 pour en savoir plus
En 2010, l’exposition « Dépendance, indépendance, interdépendance : Églises d’Afrique, Églises d’Europe,1960-2010 », mobilise l’équipe à l’occasion du cinquantième anniversaire des indépendances africaines et, en 2011, une journée d’étude organisée autour de « Femmes en mission » ouvre un champ de recherche prometteur. Publié en 2017, l’ouvrage sur « Les protestants français et la mission, 1914-1918 : entre patriotisme et universalisme » revisite, à partir de sources inédites, l’histoire des « soldats indigènes » accueillis par les paroisses françaises ; cette parution nous fournit un tremplin pour aller à la rencontre de plusieurs communautés en France intéressées par la redécouverte de cette histoire oubliée, la leur !


En 2019, une bourse du Défap pour la valorisation des archives aboutit à la publication par Laure-Nadeige Ngo Nlend, jeune chercheuse camerounaise, de « Dynamique de transculturation du christianisme : l’expérience du missionnaire protestant Jean-René Brutsch au Cameroun (1946-1960) ». La même année voit également la sortie aux éditions Hémisphère de « Lettres de Tananarive : Jean Beigbeder à son père : 1923-1927 », une correspondance retraçant les premières années du scoutisme unioniste sur la Grande île : de multiples interventions, dans les deux pays, autour de cette publication, permettent de retisser des liens et d’éveiller l’intérêt pour cette histoire à la veille du centenaire du scoutisme malgache. Enfin, en 2021, l’équipe de la bibliothèque (avec les bénévoles) réalise une exposition sur « 50 ans d’histoire du Défap », aboutissement d’un stimulant travail de relecture et de synthèse à partir d’archives « récentes », celles du Défap.
Un cœur battant : la rencontre
Impossible de rendre compte de toute la diversité des collaborations – paroisses, musées, universités, médias – qui viennent apporter des éclairages nouveaux sur nos fonds. Une conviction : la bibliothèque du Défap n’a de sens que parce qu’elle s’ouvre sur la société et sur le monde. Son objectif : susciter la rencontre entre ses publics et contribuer à nourrir, entre eux, et entre eux et nous, une conversation… où l’on découvre en chemin que notre méconnaissance des autres va bien souvent de pair avec une certaine méconnaissance de soi et de notre propre histoire. Pour beaucoup, la visite à la bibliothèque est l’occasion de découvrir l’histoire missionnaire protestante qui lie les Églises de France à de nombreuses autres dans le monde






De 7 à 77 ans : voyage en interculturalité
De partout vers… le Défap. Une délégation de l’Église du Christ au Congo, le groupe de mission sud-africaine Unlimited Prayer Frontiers, des pasteurs sénégalais lors de la CPLR, un groupe de vicaires de l’UEPAL, les paroisses luthériennes des Billettes et de St-Jean (Paris), des jeunes de Moselle, le CP de Meudon, la paroisse EPU de Cognac ou un groupe intergénérationnel de la FPMA de Rouen… un inventaire à la Prévert qui montre la diversité du public accueilli.
La visite suscitant souvent des questions, les lieux – habituellement silencieux – résonnent de discussions passionnées entre visiteurs et bibliothécaires, voire entre chercheurs eux-mêmes. Lorsque le groupe est constitué d’âges (très) variés, l’adaptabilité aux plus jeunes est nécessaire… Le cache-cache n’est jamais bien loin et « non, Harry Potter n’était pas missionnaire » !
Des sous-sols à la salle de lecture. La déambulation – à travers les espaces et le temps – permet de toucher du doigt la diversité des supports et des collections mais aussi la continuité des fonds entre archives et bibliothèque contemporaine. Un voyage qui éclaire les défis de vivre l’interculturalité, hier et aujourd’hui.
- Lettre du Défap, n° 46, juillet 2026 : dossier « À la bibliothèque, le goût des autres ! »
- Mission, n° 212, juillet 2011 : dossier « Étudier les archives missionnaires »
- Courrier de mission, novembre 2024 : la bibliothèque du Défap


