Œuvre d’historien et de missiologue fondée, pour l’essentiel, sur des sources primaires – les archives de la SMEP -, la somme magistrale élaborée par Jean-François Zorn, éclaire l’histoire de la Mission de Paris sur une période de 60 ans. Une période finalement courte, pourtant traversée par plusieurs crises majeures : deux conflits mondiaux, le drame des décolonisations et les bouleversements découlant des indépendances. Une période abordée selon un angle à la fois chronologique et géographique, en suivant l’évolution des différents « champs de mission ». Entretien avec l’auteur.
L’ouvrage est d’un volume déjà impressionnant avec ses plus de 800 pages. Quel objectif vous étiez-vous donné, ce qui vous a guidé pour son écriture, et y a-t-il des facettes de cette histoire que vous avez dû laisser de côté, ou choisi de laisser de côté ? Si oui, pour quelles raisons ? Des regrets, des sujets que vous auriez aimé traiter ?

J.-F. Zorn : Je dois rappeler que ce volume – après le premier couvrant le XIXe siècle, Le grand siècle d’une mission protestante, sorti en 1993 et réédité en 2012 – est une commande du Défap que j’ai tardé à honorer dans les temps. Mais, au fur et à mesure que je fouillais les archives pour l’écrire, je me suis rendu compte que l’histoire des champs de mission n’était pratiquement pas faite, ou très incomplète et me suis dit – comme professeur – que je me devais de conduire ce travail au service des jeunes chercheurs et chercheuses de ces pays dont certains avaient été mes étudiant(e)s soit à Montpellier soit dans leurs Facultés que je visitais. Cette prise de conscience a été plus forte lors de l’écriture du second volume. La conséquence, c’est j’ai un peu laissé de côté l’histoire du mouvement missionnaire en Europe au XXe siècle alors que je l’avais beaucoup plus développé au XIXe siècle. Sans doute est-ce regrettable notamment pour le lectorat d’ici, surtout qu’il compte de moins en moins de personnes ayant eu une expérience missionnaire outre-mer.
L’histoire de la mission fait corps avec la Grande Histoire, elle suit l’agenda du monde et témoigne des soubresauts que connaissent les sociétés. Comment pourrait-il en être autrement… Mais réussit-elle à préserver son indépendance, à maintenir un cap ? A être, si nécessaire, une instance critique ? Et, si oui, quand et comment ?
J.-F. Zorn : Ce lien entre l’histoire missionnaire et la Grande Histoire est plus net au XXe siècle qu’au siècle précédent. La mission a pu se développer de manière plus indépendante « sous l’âge d’or » du XIXe siècle que sous « les années de plomb » du siècle suivant. Ce sont évidemment, les deux guerres mondiales, le cadre colonial et la marche des pays où se déroulait la mission vers l’indépendance qui ont pesé sur son développement. Elle n’a pu échapper à aucun de ces faits historiques, en a à la fois subi les conséquences et joué de ses opportunités. La mort, tant de plusieurs missionnaires et membres d’Églises que de nombreux soldats indigènes protestants engagés dans ces conflits a paradoxalement rapproché les jeunes Églises du sud et les veilles Églises du nord, ces dernières ayant accueilli dans les paroisses de France et dans les foyers du soldat de nombreux chrétiens.



Or ces derniers ont appris à connaître de l’intérieur les conflits des nations en guerre dont leurs territoires colonisés ont fait les frais. Cela a provoqué chez eux de la colère et de l’incompréhension devant le fait que des hommes, dit civilisés et chrétiens se battaient entre eux. Ces soldats ont aussi appris le maniement des armes et compris les ressorts des mouvements de libération. Si la plupart des indépendantistes en Afrique étaient des protestants, c’est également parce que très tôt la mission protestante a développé l’idée que les Églises nées de son travail accèderaient à l’autonomie. Dans le livre, je montre, autant que les archives – peu loquasses sur le sujet – le permettent, quelles positions les missionnaires et les Églises ont adopté vis-à-vis de l’indépendance et qu’on peut résumer par la formule de « soutien critique ».
Vous vous intéressez bien sûr d’abord à l’impact de la Mission sur les sociétés « missionnées ». Mais quel impact sur le corps missionnaire, « l’envoyeur » et le protestantisme français métropolitain ? En quoi sont-il transformés ? Et ce protestantisme, prend-il vraiment la mesure de ces nouveaux protestantismes issus de son engagement outre-mer, de son histoire ?
J.-F. Zorn : Cet ensemble de questions est important et leurs réponses nécessitent le recours à l’histoire des mentalités, objet de peu d’enquêtes sur le moment ce qui fait que des pans entiers de mémoire ont disparu. Ayant eu à cœur de présenter le parcours de quelques missionnaires, hommes ou femmes, le lecteur découvrira que certaines, comme Idelette Allier-Dugast au Cameroun ont quitté le ministère missionnaire pour se consacrer à l’ethnologie sans se fâcher avec la direction de la Mission de Paris alors que d’autres comme Maurice Leenhardt sont demeurés missionnaire et ethnologue, mais la conjonction de ces deux approches l’a amené à entrer en conflit avec cette direction sur les orientations à donner au travail missionnaire en Nouvelle-Calédonie.
Quant à l’envoyeur – Comité directeur et direction de la Mission de Paris – il a toujours défendu son autorité héritée d’un statut associatif indépendant des Églises et c’est dans le cadre des assemblées générales annuelles des Comités auxiliaires des missions que les débats ont été les plus rudes, notamment sur les questions financières et la réduction voire l’abandon de telle ou telle œuvre (Le Togo par exemple). Mais ce Comité est toujours parvenu à avoir gain de cause, même quand une dissidence a éclaté dans l’Église comme en Nouvelle-Calédonie dans les années 1950-1960. L’autre force de ce Comité directeur est d’avoir progressivement mis en valeur des figures pastorales majeures d’Afrique, de Madagascar et du Pacifique qui vers la fin de son existence sont entrées en son sein Comité, comme les pasteurs Jean Kotto du Cameroun et Victor Rakotoarimana de Madagascar. Ce sont eux qui véritablement ont obtenu que la Mission de Paris se transforme en deux organismes en 1971, l’un, international, la Cevaa, l’autre, national, le Défap, même si jamais, elle n’a perdu le contrôle de la conduite de ces réformes.



Quant aux transformations du protestantisme, il faut envisager deux niveaux : celui des institutions et celui du peuple. Les premières sont entrées sans difficultés majeures dans l’intégration de la mission dans l’Église à la suite de la dissolution de la Mission de Paris et de la synodalisation de la responsabilité missionnaire, tant au niveau des finances que des projets missionnaires proprement dit. Le peuple, celui des « amis des missions », lui s’est malheureusement progressivement affaibli au fur et à mesure que disparaissaient les missionnaires au long cours qui avaient, entre autres responsabilités, l’entretien de la flamme missionnaire à travers les fameuses tournées dans les Églises locales. Celles-ci ont alors perdu à la fois l’image et le contact avec les Églises du Sud, ces dernières n’ayant pas reçu l’appel qu’on aurait dû leur lancer du passer la main d’association à celles de France. Les organismes cités plus haut qui ont succédé à la Mission de Paris, ont pourtant soutenu des « actions apostoliques communes » dont les premières, dans les années 1970, tant au Dahomey qu’en France, sont décrites dans le livre, mais leurs résultats et celles qui ont suivi, ne semblent pas être parvenues à rétablir le contact perdu.
L’homme ou la femme que nous enverrons là-bas ne sera pas plus missionnaire que s’il était resté en Europe. Pas plus et pas moins. Mais il sera hors de son Église, hors de son pays, envoyé par une Église à une autre. Envoyé, missionnaire, c’est bien la même chose ! Délégué par son Église pour participer ailleurs à la tâche universelle de l’Église universelle.
Maurice Pont
Comment analysez-vous le rapport que les protestants entretiennent avec cette histoire (forcément en ombres et en lumières). Elle semble avoir laissé peu de traces sur la mémoire tant collective qu’individuelle ? Alors que de nombreux protestants, pasteurs et laïcs, familles entières, ont payé de leur personne, bien sûr comme missionnaire mais aussi au sein des instances). Je pense à Marc Boegner ou à Jacques Maury dont on oublie souvent l’investissement dans la Mission.
J.-F. Zorn : Ce que j’ai dit plus haut conduit à la perte de contact avec l’histoire que vous constatez, hormis chez les descendants des missionnaires ou les anciens coopérants qui se retrouvent totalement dans mon livre. Ce livre vise également à rappeler tant au peuple protestant français qu’à mes collègues, historiens, sociologues, théologiens, combien d’hommes et de femmes, dont ceux que vous citez mais il y en a bien d’autres, ont été engagés de manière profonde dans l’œuvre missionnaire française jusqu’à sa transformation en 1971 et ont milité pour que la mission demeure un engagement fondamental de l’Église. Sans doute y a-t-il un champ relativement nouveau qu’il faut investir de toute urgence, c’est la présence de nombreuses Églises issues de l’immigration qui s’implantent à côté des nôtres pour des raisons tout à fait explicables et justifiées. Mais par ailleurs on ne se mobilise pas suffisamment pour que des liens plus forts, tant sur le plan institutionnel que sur celui de missions communes, voient le jour. La question de l’immigration est sensible, mais veillons à ce que le versant politique de cette sensibilité ne l’emporte pas sur le versant communautaire, celui qu’il faut préserver, vivifier ou créer.

Pour aller plus loin
- Jean-François Zorn. Une mission protestante dans des temps de crise : la Mission de Paris de 1914 à 1917. Paris, Karthala, 2025. 867 p.
- Jean-François Zorn. Le grand siècle d’une mission protestante : la Mission de Paris de 1822 à 1914. Paris, Karthala, 2012. 800 p.
- La mission de Paris (1822-1971) : Parcourir notre exposition virtuelle


