A l’occasion du centenaire de la parution en langue sotho du roman Chaka, retour sur une œuvre majeure de la littérature africaine.
Rappel historique
Aux yeux des missionnaires, il est essentiel que chaque individu puisse avoir accès au texte biblique dans sa propre langue. Au Lesotho, premier champ de mission de la Société des missions évangéliques de Paris, les missionnaires protestants s’intéressent à unifier et fixer la langue sotho et proposent les premières traductions de livres de la bible ou d’autres textes pouvant servir la vie des églises qu’ils contribuent à établir. Certains missionnaires développent un intérêt ethnographique et vont favoriser l’élargissement progressif de cette littérature à un corpus profane : littérature orale, contes… Cela débouche sur la création d’une véritable maison d’édition dès 1862 par Adolphe Mabille : le Sesuto Book Depot à Morija qui existe toujours. En 1893 paraît la première publication par un auteur sotho.
Thomas Mofolo

Thomas Mofolo est un élève des écoles de la mission protestante à Morija. Les missionnaires l’encouragent à écrire, même s’ils n’apprécient pas de la même manière tous ses textes. Il devient instituteur puis imprimeur et journaliste. Quand il quitte la mission, il exerce d’autres métiers et meurt en 1948 mais ne connaîtra pas la gloire de son vivant.
En 1907, il publie son premier roman en sotho Moeti oa bochabela, traduit par le pasteur Victor Ellenberger sous le titre L’homme qui marchait vers le soleil levant. Après avoir publié Pitseng en 1910, il rédige son troisième roman Chaka moins bien accueilli par les missionnaires.

Chaka : épopée d’un homme et d’une œuvre

Ce roman est inspiré de la vie réelle de Chaka (1786-1828). L’auteur y relate sur le mode de l’épopée le destin de ce grand guerrier – mais aussi tyran sanguinaire – qui rallia de nombreuses tribus et fonda l’Empire zoulou. Mêlant fiction et faits historiques, ce roman puissant, épique et à l’écriture poétique, offre une réflexion pessimiste sur l’ambition et le pouvoir.
En 1925, le roman est publié en sotho par le Sesuto Book Depot. Cette édition originale rejoint les collections de la bibliothèque du Défap seulement en 2022 lors de la réception du fonds Ellenberger.


Allez rapporter au chef, leur dit Chaka, qu’un malheureux vagabond affamé lui arrive en ma personne, et que je lui demande de me recueillir et de m’accorder sa protection ; dites-lui aussi que celui qui parle de la sorte est moins un homme qu’un lièvre au milieu des chiens : tous ceux qui l’aperçoivent n’ont qu’une idée, le tuer sans même un mot à son adresse ; qu’il fait à cause de cela partie désormais de la famille des hiboux… Mais dites-lui aussi que celui qui lui envoie ce message possède un cœur d’homme et une main qui sait manier les armes, que c’est quelqu’un qui excellerait à combattre pour lui dans les expéditions guerrières.
Thomas Mofolo.

Ce roman est traduit dans les années suivantes en anglais et en allemand. C’est seulement en 1940 que les éditions Gallimard en publient une traduction française. Le traducteur, Victor Ellenberger, missionnaire de la SMEP à l’initiative de la publication, fait insérer une note dans laquelle il établit une comparaison implicite entre le conquérant assoiffé de pouvoir et… Hitler.
Les échanges entre le pasteur V. Ellenberger et Gaston Gallimard pour cette première édition sont consultables dans le fonds Ellenberger, ainsi qu’un courrier de Jean Paulhan pour une éventuelle réédition en 1950.
En 1981, J.M.G. Le Clézio préface le roman et souligne :
Il y a, dans l’étrange aventure de Chaka, quelque chose de perdurable, une force d’éternité, comme dans tous les grands poèmes épiques. Mais il y a aussi le poids du réel, la vie, la beauté de la vie.
J.M.G. Le Clézio
Intemporel, Chaka ?
Ce roman connait de nombreuses traductions. Celle en Afrikaans à la fin de l’apartheid est un symbole fort de reconnaissance de cette littérature d’auteurs africains noirs. Le personnage de Chaka ne cesse de fasciner et questionner : tyran ou figure héroïque ? En tout cas, il trouve sa place au fil des années dans de nombreuses adaptations romanesques ou cinématographiques. En 2018, le roman de Mofolo est adapté en bande dessinée dans la collection L’harmattan BD. Le scénariste Jean-François Chanson remercie dans sa dédicace le directeur de la collection de « lui avoir mis entre les mains il y a très longtemps Chaka, l’œuvre de Thomas Mofolo, publiée en 1925″. Les planches sont illustrées par Koffi Roger n’Guessan, dessinateur ivoirien.


Pour les Blancs, il est un pôle de répulsion, le symbole même de la barbarie nègre, de la tyrannie la plus sanguinaire. Pour les Africains, non seulement en Afrique australe, mais aussi sur l’ensemble du continent (ainsi chez des écrivains comme Senghor ou Soyinka), il constitue un pôle d’attraction, une figure de négritude, un sujet d’orgueil et de fierté au travers duquel Afrique et Occident se disputent leur(s) histoire(s).
Jean Sévry, Palimpsestes, 10 | 1996, p.141-154.
Pour aller plus loin
- Jean Sévry. « Registres, niveaux de langue et manipulations idéologiques : à propos de traductions de Chaka, une épopée bantoue de Thomas Mofolo », Palimpsestes [En ligne], 10 | 1996, mis en ligne le 01 janvier 1996, consulté le 20 juin 2025. URL : http://journals.openedition.org/palimpsestes/1515
- Albert Gérard. « Relire Chaka. Thomas Mofolo, ou les oublis de la mémoire française », Politique africaine, n°13, 1984, pp. 8-20. DOI : https://doi.org/10.3406/polaf.1984.3681
- Jean Sévry. Chaka, empereur des Zoulous : histoire, mythes et légendes. Paris : L’Harmattan, 1991. 251 p. (cote : 230.1 CHA [SEV])
- Henry Francis Fynn ; Estelle Henry-Bossoney (trad.) ; Alain Ricard (Préf.). Chaka, roi des Zoulous. Toulouse : Anacharsis, 2004. 316 p. (cote : 230.1 CHA [FYN])



