Une histoire de liberté

Une des particularités du champ missionnaire au Sénégal, fut sa participation à la lutte anti-esclavagiste du 19e siècle à travers les actions du missionnaire Walter Taylor. A l’occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolition qui a lieu le 10 mai, retour sur une histoire singulière.

De Casamance à Saint Louis

Walter Taylor (1847-1898)

Après de nombreuses difficultés rencontrées en Casamance, la Société des missions évangéliques de Paris décide d’installer trois missionnaires à Saint-Louis en 1870. Malheureusement, deux d’entre eux reviennent en France prématurément pour raisons de santé ; le pasteur François Villégier se retrouve seul. Pour l’aider dans sa mission, il fait venir un jeune homme rencontré en Gambie, Walter Taylor. Ce dernier, né en 1847 en Sierra Leone, a été sauvé avec ses parents, par les britanniques, d’un navire négrier. Après avoir reçu un enseignement général et religieux poussé, il devient comptable en Gambie puis rejoint la mission de Saint Louis. Plusieurs désaccords entre le Comité et le pasteur Villégier amènent ce dernier à démissionner en 1877. Déçus par ces tensions, W. Taylor demande à retourner en Sierra Léone.

L’Asile des esclaves fugitifs de Saint-Louis

La SMEP- consciente des qualités de W. Taylor et des bénéfices d’un missionnaire africain dans ce champ de mission implanté dans un territoire marqué par l’Islam – propose au jeune homme de venir à la Maison des missions pour compléter ses études. Ordonné pasteur en 1878, il devient le premier africain à recevoir en France la consécration pastorale. Lors de son séjour, il convainc le Comité de changer l’orientation du champ de mission : plutôt que de tenter de convertir les Sénégalais musulmans, il propose d’évangéliser les Bambara. Ces derniers sont des esclaves de l’intérieur du Sénégal fuyant leurs maîtres peuls. Il obtient la concession d’un terrain extérieur au centre-ville, situé à Pont-de-Khor, où il fonde, en 1879, le village de Bethesda, communauté agricole chrétienne d’esclaves libérés.

Œuvre humanitaire ou œuvre missionnaire ?

En territoire français, tout esclave devient libre de facto. Toutefois, au Sénégal, un ancien règlement de police autorise un propriétaire à réclamer l’esclave en fuite à moins qu’un habitant n’ait recueilli pendant un certain temps le fugitif et réponde de lui. Ainsi, Walter Taylor se retrouve-t-il à cacher chez lui des fugitifs pendant plusieurs mois puis à les accompagner au poste de police pour faire établir un certificat de liberté.

Recueil des rapports de l’Asile de Saint-Louis (cote 10866)

Pour réaliser sa mission, Walter Taylor fait appel aux paroisses protestantes françaises et un comité de soutien est créé à Bordeaux. Un rapport est rendu chaque année décrivant la situation et les progrès à l’Asile ainsi que les dons collectés lors des appels de fonds.

Au fil des années, de nombreux fugitifs sont accueillis dans le village. Walter Taylor continue son travail d’évangélisation, souvent seul mais parfois appuyé par des missionnaires envoyés par la SMEP. En 1883, la France conquiert le Soudan (Mali) et la Société des missions y voit l’opportunité d’installer une mission à la frontière des deux pays. Suite à des échecs successifs et à la problématique d’une œuvre missionnaire qui n’arrive pas à s’étendre sur le territoire, le directeur Alfred Boegner se rend sur place. Il dresse un constat sans nuance : l’œuvre humanitaire anti-esclavagiste empêche l’œuvre apostolique, l’évangélisation n’est pas assez implantée dans la population locale et celle des Bambara est très mitigée. Face à cette remise en cause de son action, le pasteur Walter Taylor démissionne en 1891 et retourne en Sierra Léone.

Les fonds d’archives présents à la bibliothèque du Défap sont riches de renseignements sur ce champ de mission qui éclairent aussi l’histoire de l’Église protestante du Sénégal. En 1993, le Défap a réalisé un docu-fiction sur l’œuvre de Walter Taylor pour France 2-Présence protestante. Ce film vient d’être numérisé et mis en ligne sur la chaine youtube du Défap. Il s’intitule « une histoire de liberté« . En 2018, nos photos concernant l’Asile de Saint-Louis et du pasteur Taylor ont servi dans la série documentaire « Les routes de l’esclavage » diffusée par Arte.

Plus de détails

  • Jean-François Zorn. « La Mission sur le petit écran à partir du téléfilm Une histoire de liberté (Sénégal), France 2, Présence protestante, 1994 », dans Émilie Gangnat, Annie Lenoble-Bart et Jean-François Zorn (dir), Mission et cinéma. Films missionnaires et Missionnaires au cinéma, Paris, Karthala, 2013, p. 251-264. (cote : 120.11 GAN)