Voyage en littérature

Il y a vingt ans, en décembre 2003, disparaissait Ahmadou Kourouma. Écrivain ivoirien, l’homme était comme ses œuvres : engagé et critique. Auteur peu prolifique –une pièce de théâtre et cinq romans dont un posthume–, il reste encore aujourd’hui une référence de la littérature africaine et ses romans ont été primés à plusieurs reprises. Observateur des transformations sociétales et dérives politiques suite à la décolonisation, Ahmadou Kourouma utilisait la fiction pour dénoncer les injustices liées à l’histoire coloniale et aux dictatures qui ont suivi.

Son premier roman, Les soleils des indépendances, est publié en 1968 aux PU de Montréal avant d’être édité aux éditions Seuil, en France, en 1970. Il raconte les déconvenues de Fama – prince d’une vieille dynastie et respectueux des traditions ancestrales – réduit à la mendicité et victime des caprices des nouvelles élites au pouvoir suite aux indépendances.

Vingt ans plus tard, il publie Monnè, outrages et défis – roman à plusieurs voix – qui relate l’histoire de l’Afrique de l’ouest à partir du 19e siècle à travers un souverain en conflit avec les autorités coloniales.

Les soleils des Indépendances s’étaient annoncés comme un orage lointain et dès les premiers vents Fama s’était débarrassé de tout : négoces, amitiés, femmes pour user les nuits, les jours, l’argent et la colère à injurier la France, le père, la mère de la France. Il avait à venger cinquante ans de domination et une spoliation. Cette période d’agitation a été appelée les soleils de la politique. Comme une nuée de sauterelles les Indépendances tombèrent sur l’Afrique à la suite des soleils de la politique. Fama avait comme le petit rat du marigot creusé le trou pour le serpent avaleur de rats, ses efforts étaient devenus la cause de sa perte car comme la feuille avec laquelle on a fini de se torcher, les Indépendances une fois acquises, Fama fut oublié et jeté aux mouches.

Ahmadou Kourouma. extrait de Les soleils des indépendances.


En 1998, il obtient la reconnaissance du monde littéraire français avec En attendant le vote des bêtes sauvages. Ce roman retrace, en six veillées, la vie du guerrier Kayaga qui – s’appuyant sur la magie et l’armée – devient président d’une imaginaire République du Golfe : assassinats, faux complots et arrestations arbitraires lui permettent de rester trente ans au pouvoir. L’auteur y dénonce de manière critique et ironique les conséquences de la colonisation et l’hypocrisie occidentale.

Dernier roman publié de son vivant, Allah n’est pas obligé raconte l’histoire d’un orphelin, devenu enfant-soldat et pris dans la guerre civile au Liberia. Quand on refuse, on dit non, roman inachevé et publié à titre posthume, relate le retour de cet enfant en Côte d’Ivoire.

Dans leur structure, chaque récit s’inscrit dans la tradition orale africaine : chant épique, dynastie, proverbes… Mais la magie de la langue opère aussi car A. Kourouma a l’art de transposer le malinké en français. Singularité dans la forme, singularité dans la langue, ce style singulier lui a valu de nombreux refus des maisons d’édition françaises lors de ses débuts littéraires.

Toutefois, quarante ans après avoir édité en France son premier roman, les éditions du Seuil ont publié en 2010 ses œuvres complètes. « Un Malinké était mort… » Ainsi se clôture Les soleils des indépendances. Ahmadou Kourouma, apologiste de la culture malinké, reste vivant à travers ses œuvres.

« Vouloir être vrai, être réel, impose d’adopter la langue du personnage ».

Ahmadou Kourouma